Reportage – Afrique : 400 milliards USD requis par an pour les infrastructures

Après cinq jours d’échanges, de débats stratégiques et de rencontres de haut niveau, les 61es Assemblées annuelles de la Banque africaine de développement se sont achevées ce 29 mai 2026 à Brazzaville. Plus de quatre mille cinq cents participants: délégués, chefs d’État, ministres des finances, gouverneurs de banques centrales, investisseurs et experts venus de tout le continent et d’ailleurs ont pris part à ce grand rendez-vous économique africain. Au centre des discussions : la mobilisation des ressources africaines pour financer le développement du continent, dans un contexte mondial marqué par les tensions économiques, climatiques et géopolitiques. Brazzaville est devenue la capitale africaine de la finance et du développement. Retour sur les temps forts de cette édition 2026 des Assemblées annuelles de la BAD.

Brazzaville a vécu pendant cinq jours au rythme de la Banque africaine de développement. Du 25 au 29 mai 2026, le Centre international de conférences de Kintélé a accueilli les 61es Assemblées annuelles du Groupe de la BAD et les 52es Assemblées du Fonds africain de développement. Une édition placée sous le thème : « Mobiliser les ressources africaines pour financer le développement structurel du continent ». Un thème révélateur des défis auxquels l’Afrique est confrontée : raréfaction des financements extérieurs, poids de la dette, vulnérabilité climatique, besoins massifs en infrastructures et impératif d’industrialisation. Selon la BAD, le déficit de financement du développement du continent est estimé à 400 milliards de dollars par an. 

« Excellence, mesdames et messieurs, beaucoup pensaient que l’Afrique était trop pauvre pour financer son propre développement. Trop fragmentée pour construire des institutions continentales solides. Trop dépendante pour définir seule ses priorités économiques. Mais les dirigeants africains ont choisi l’agence plutôt que la dépendance. Ils ont compris que l’indépendance ne pouvait pas se limiter aux symboles politiques elle devait aussi s’incarner dans des institutions africaines capables de porter les ambitions africaines. »

Sidi Ould Tah, Président du groupe de la Banque africaine de développement – Mauritanie

Cette édition 2026 a marqué aussi un tournant institutionnel pour la BAD. Les Assemblées de Brazzaville sont les premières présidées par le Mauritanien Sidi Ould Tah, nouveau président de l’institution panafricaine. Sous sa direction, le Fonds africain de développement a obtenu en décembre 2025 une reconstitution record de 11 milliards de dollars destinée aux pays africains à faible revenu. Pour la République du Congo, pays hôte, ces Assemblées représentent un enjeu diplomatique, économique mais aussi symbolique.

« Aujourd’hui, le monde se recompose et l’Afrique ne peut aller au développement sans infrastructures routières, ferroviaires, aéroportuaires, maritimes et énergétiques. S’agissant de l’énergie, près de 600 millions d’Africains n’ont actuellement pas accès à l’électricité. Pour combler ce déficit, le groupe de la Banque mondiale et le groupe de la Banque africaine de développement se sont lancés dans une mission visant à fournir l’électricité à 300 millions de personnes d’ici 2030. Cette initiative permettra de transformer le quotidien des populations, de créer des opportunités d’emploi et de favoriser le développement des infrastructures. »

Denis Sassou N’Guesso, Président de la République – Congo

Durant toute la semaine, les Assemblées ont donné lieu à de nombreux échanges sur l’industrialisation, la transformation agricole, l’énergie, le numérique, la dette ou encore l’emploi des jeunes. Les participants ont insisté sur la nécessité pour l’Afrique de mobiliser davantage ses ressources internes, de renforcer son secteur privé et de transformer localement ses matières premières afin de créer davantage de valeur et d’emplois. Au-delà des débats, une question a traversé l’ensemble des travaux : comment traduire ces ambitions en résultats concrets pour les populations africaines ?

« L’Afrique prouve chaque jour qu’elle ne manque ni de potentiel ni d’ambitions, ce qu’il faut désormais de l’Afrique, c’est une culture de l’exécution et de l’impact. Les orientations de Brazzaville devraient immédiatement se traduire en un capital accessible, en infrastructures transformatrices et en progrès tangibles pour nos populations.  Nos engagements n’auront de valeur que s’ils changent positivement la trajectoire de développement de notre continent, notamment le quotidien des citoyens africains.»

Ludovic Ngatse, Ministre de l’Économie, du Plan, de la Statistique et de la Prospective du Congo

Au-delà des discussions économiques, Brazzaville a également été le théâtre d’un moment symbolique avec la remise du Trophée Grand Bâtisseur Babacar Ndiaye. Cette distinction, qui porte le nom de l’ancien président de la Banque africaine de développement considéré comme l’un des grands artisans de son rayonnement, récompense les dirigeants africains dont l’action contribue durablement à la transformation économique et au développement des infrastructures du continent. Cette année, elle a été attribuée au président de la République de Guinée, le Général Mamadi Doumbouya, saluant les réformes engagées ainsi que les investissements structurants réalisés dans les secteurs des infrastructures, de l’énergie et des transports.

« Le projet Simandou, c’est vraiment un exemple d’un projet qui est intégrateur, qui fait la fierté de l’Afrique. Aujourd’hui, l’ambition, c’est de faire plus que ce projet, d’autres projets qui sont similaires au projet Simandou, dans le cadre du programme Simandou 2040. On est fiers, on est heureux, et au nom du chef de l’État, au nom du peuple de Guinée, nous remercions les gens qui nous ont donné, qui ont décerné à notre leader, à notre président, le travail remarquable qu’il a fait pour le pays et le travail qu’il reste à faire pour notre pays. Que Dieu bénisse l’Afrique, que Dieu bénisse la Guinée, que Dieu bénisse le Congo et le combat continue.»

Ismaël Nabé, Ministre du Plan et de la Coopération internationale – Guinée

Les Assemblées de Brazzaville ont également mis l’accent sur la finance climatique et la protection des grands bassins forestiers africains, notamment le Bassin du Congo, considéré comme le deuxième poumon écologique mondial après l’Amazonie. Les forêts du Bassin du Congo captent chaque année près de 1,5 milliard de tonnes de dioxyde de carbone. Pour plusieurs dirigeants africains, les pays du continent doivent être mieux rémunérés pour leur contribution à la préservation des écosystèmes mondiaux.

“« Le climat affecte déjà notre PIB à hauteur de 5 %, ce qui est extrêmement important pour les économies africaines. Nous constatons également que la valeur de notre crédit carbone reste très faible, à moins de 10 dollars la tonne, alors qu’elle dépasse les 100 dollars dans d’autres régions comme les États-Unis ou l’Europe. Cela montre clairement les déséquilibres qui existent aujourd’hui dans le système mondial. Avec l’introduction du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières de l’Union européenne, le CBAM, nous faisons face à une nouvelle forme de barrière commerciale. Or, l’Union européenne représente l’un de nos plus grands marchés d’exportation.”

Claver GATETE, Secrétaire exécutif de la CEARwanda

Autre temps fort : les rencontres avec le secteur privé africain et international. Investisseurs, banques, institutions financières et entrepreneurs ont échangé autour des mécanismes innovants de financement : obligations vertes, partenariats public-privé, fonds souverains ou mobilisation de l’épargne africaine. La BAD estime que l’Afrique dispose de près de 4 000 milliards de dollars d’épargne institutionnelle encore insuffisamment mobilisés pour financer les économies du continent. L’objectif affiché : réduire la dépendance aux financements extérieurs et bâtir des économies africaines plus résilientes.

“La question qu’on doit adresser, c’est la manière dont, à travers la zone de libre-échange économique en Afrique, on renforce notre secteur privé, on donne plus de ressources au secteur privé, au PME, qui sont les créateurs de richesses en réalité, et qu’on revisite l’ensemble de nos chaînes de valeur. Et c’est pour ça que dans le programme du président de la BAD, docteur SidI Ould Tah, dans les quatre points cardinaux, le quatrième point cardinal, c’est l’industrialisation, c’est la transformation locale. Donc imaginez, si vous arrivez en Afrique, on arrive à avoir des équipements pour transformer nos matières premières, à transformer notre bauxite, à transformer notre cacao, etc.”

Didier Acouetey, Conseiller supérieur du président de la BAD pour la NAFAD – Togo

Les jeunes et les femmes entrepreneures ont également occupé une place importante dans les débats. Plusieurs sessions spéciales ont porté sur l’accès au financement, l’innovation et l’entrepreneuriat des nouvelles générations africaines. Chaque année, près de 10 à 12 millions de jeunes arrivent sur le marché du travail africain, alors que seuls environ 3 millions d’emplois formels sont créés sur le continent.

Les discussions ont également mis en lumière la place croissante des femmes dans l’économie africaine. L’Afrique demeure aujourd’hui la région du monde affichant le taux le plus élevé d’entrepreneuriat féminin. Pourtant, les femmes entrepreneures continuent de faire face à un déficit de financement estimé à plus de 42 milliards de dollars. Pour la BAD, la jeunesse et l’entrepreneuriat féminin constituent désormais des leviers majeurs de transformation économique du continent.

“Nous sommes venues pour mobiliser et parler autour du financement des jeunes et des femmes en Afrique centrale. Il est impératif de mobiliser les fonds nécessaires pour aider surtout les femmes et les jeunes pour leur autonomisation…”

Mickaëlla Ange-Marie ALLADAGNIWEKE, Assistante exécutive du think tank LaRAD OingBénin

Au-delà des discussions économiques, ces Assemblées auront aussi été une vitrine culturelle et diplomatique pour le Congo. Entre rencontres bilatérales, expositions, journées culturelles et forums économiques, Brazzaville a accueilli des délégations venues de l’ensemble du continent africain et de plusieurs partenaires internationaux. Depuis 1972, la Banque africaine de développement a financé au Congo des projets évalués à plus de 1,2 milliard de dollars dans les secteurs des transports, de l’énergie, de l’agriculture et des infrastructures.

“C’était l’occasion réellement d’exposer aux gouverneurs la vision des quatre points cardinaux et de recueillir leurs orientations et surtout leur appui massif pour la mise en œuvre de la nouvelle stratégie de la banque, la mise en œuvre des quatre points cardinaux de la nouvelle architecture financière africaine pour le développement. Mais je pense que nous devons retenir le leadership du Congo, car la République du Congo, sous la haute direction de son excellence le Président Denis Sassou Nguesso, a réussi en Paris d’une grande importance.”

Sidi Ould Tah, Président du groupe de la BAD – Mauritanie

Les Assemblées annuelles 2026 de la BAD ont ainsi posé les bases d’un nouveau discours économique africain centré sur la souveraineté financière, l’intégration régionale et la valorisation des ressources du continent. Une édition marquée par l’appel à une mobilisation massive des ressources africaines pour financer le développement du continent, dans un contexte mondial particulièrement incertain.

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