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L’interview : Jean Claude Kassi Brou, Président de la Commission de la CEDEAO

Dans cette nouvelle édition de l’Interview nous abordons les grandes questions de l’actualité liées au fonctionnement de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. Pour en parler nous recevons le président de la commission de la CEDEAO Jean Claude Kassi Brou. Il s’exprime sur les grandes réalisations de la CEDEAO et de la circulation des biens et des services au sein de la communauté.

Monsieur le président, comment se porte la CEDEAO aujourd’hui?

Merci pour cette invitation. Je dirais que la Cédéao se porte bien. Comme toute institution, il y a des moments où des défis spécifiques se posent. Mais sur la base de ses valeurs, ses principes et de sa gouvernance, l’institution comme par le passé a surmonté ses défis et cette fois-ci encore, elle les surmontera. Dans l’ensemble, il y a beaucoup de choses très positives qui ont été faites et qui continuent d’être faites au niveau de la Cédéao. C’est incontournable. L’intégration régionale est essentielle et fondamentale pour assurer la paix, la stabilité, et également un développement économique et social, parce que c’est cela qui peut amener le progrès pour toute la région, pour tous les pays, pour tous les citoyens. Donc la Cédéao se porte très bien.

Quelles ont été les réalisations qui ont été faites sur le plan économique au sein de la Cédéao ?

C’est vrai que l’actualité a fait que les volets politique, sécuritaire ont été pratiquement mis en avant avec les situations que la communauté a connues, mais il est important de rappeler que la Cédéao, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, a été créée en mai 1975 à Lagos. Sa vocation première était de créer une zone de libre-échange, c’est-à-dire une zone où les biens et les personnes circulent librement sans entraves barrières, sans barrières tarifaires ou non tarifaires. De ce point de vue, la Cédéao a fait beaucoup de progrès. Aujourd’hui, parmi les différentes communautés économiques qui existent, je crois que nous avons un bilan extrêmement positif. Si vous prenez la libre circulation des personnes, c’est une réalité. Un citoyen d’un pays de la Cédéao peut se déplacer et aller dans un autre pays sans visa. Nous étions même arrivés à la circulation, uniquement avec les pièces d’identité nationale. Nous étions déjà très avancés. A cause des évolutions sécuritaires, la circulation avec la pièce d’identité n’est plus possible, mais nous sommes en train d’introduire la biométrie, qui va permettre d’avoir progressivement cette situation où les citoyens pourront circuler avec la pièce d’identité biométrique. Mais, la circulation sans visa est une réalité. Au niveau des biens également, c’est une réalité. 

Parlant de dialogue, les autorités de transition malienne ont eu un contact avec la présidence togolaise pour demander une mission de médiation. Comment avez-vous accueilli cette démarche?

La crise malienne a commencé avant le coup d’État, en mars-avril 2020, suite à des élections législatives qui avaient été mal gérées. La Cédéao a fait plusieurs missions ministérielles pour essayer d’apporter son soutien pour une solution apaisée, la Cédéao a nommé un médiateur: le président Goodluck Jonathan, qui a fait plusieurs missions. L’initiative n’a pas abouti, il y a eu un coup d’État militaire en août 2020. La Cédéao a poursuivi  sa médiation, à travers le président Goodluck, qui a abouti à un accord le 15 septembre 2020 à Accra. Cela a permis d’avoir une transition,  mise en place avec un processus, dans un délai et un calendrier d’accord parties. Cela a bien marché jusqu’en mai 2021. Nous avions un calendrier, avec des actions qui étaient mises en œuvre et le processus évoluait normalement. C’est après le deuxième coup d’État de mai 2021 que les difficultés ont commencé, le calendrier n’était plus respecté. Nous avons noté un ralentissement notoire dans la mise en œuvre des réformes, qui a abouti à la situation qu’on a connue. Malgré les nombreux appels, le calendrier proposé n’était pas en ligne, puisqu’on a proposé cinq ans et après quatre ans. Des sanctions ont été imposées depuis le 9 janvier 2022, essentiellement pour non-respect des engagements qui avaient été pris.

Nous avons de nombreuses entreprises qui sont agréées à notre système de libre-échange et de nombreuses marchandises circulent entre les différents pays de la communauté sans droits de douane. C’est un élément important. Nous avons une union douanière, c’est-à-dire que nous avons un tarif extérieur commun pour tous les pays de la communauté, à part le Cap-Vert qui a eu un délai pour mettre en œuvre le tarif extérieur commun.

Nous avons, au niveau de l’agriculture, plusieurs programmes régionaux, où nous essayons de soutenir et d’accompagner les pays membres. Nous avons deux grands défis dans l’agriculture. Aujourd’hui, avec la crise alimentaire, avec la sécheresse, avec les conséquences du changement climatique, avec l’impact des conséquences de la guerre en Ukraine, on assiste à une hausse des prix des produits alimentaires. Nous avons une stratégie d’intervention à très court terme puisque nous avons près de 25 millions de personnes qui sont en situation alimentaire difficile dans notre région. Nous intervenons à travers nos réserves, puisque nous avons des stocks de sécurité, que nous avons positionnés dans différents pays et ces stocks de sécurité ont déjà été utilisés dans le passé, à dix reprises, pour soutenir les pays qui ont des difficultés avec ces situations alimentaires. Soit nous faisons des distributions gratuites de ces produits aux populations, soit nous les vendons mais à des prix modérés, 40% moins chers que les prix du marché. Actuellement nous sommes en train de déployer nos stocks de sécurité pour aider les pays membres qui ont des difficultés particulières à faire face à la situation. C’est pour intervenir dans le très court terme, pour aider ces pays à faire face à la situation que l’on connaît actuellement. 

Nous avons une stratégie, parce qu’il faut prévenir les crises. Il faut accroître la production agricole pour que nous en ayons suffisamment pour toute la population. Je rappelle que dans la Cédéao, nous avons une population de près de 400 millions d’habitants. Il faut pouvoir nourrir toute cette population. C’est pour cela qu’au niveau de la Cédéao, nous accompagnons et soutenons les pays membres. Chaque pays a ses programmes agricoles qu’il développe et met en œuvre. Mais nous apportons un appui à travers nos partenaires, nous sommes une agence d’exécution de plusieurs projets de développement agricole qui visent essentiellement l’amélioration de la productivité: produire plus, produire mieux à moindre coût et faire face également aux impacts des changements climatiques. Il s’agit d’une agriculture adaptée à la situation que nous connaissons, pour avoir une productivité agricole beaucoup plus importante. Donc nous intervenons à ces deux volets, à très court terme et à moyen terme, dans le domaine agricole.

Si je prends le domaine de l’énergie, là également nous avons plusieurs programmes que nous mettons en œuvre. Quand vous regardez la situation de l’énergie dans notre région, on peut en tirer trois caractéristiques. Premièrement l’accès. L’accès reste encore insuffisant. 50% seulement d’accès. Ça veut dire que nous avons près de 200 millions de personnes qui n’ont pas encore accès à l’électricité, il faut accroître les capacités de production. Il faut accroître la possibilité pour les pays d’avoir de l’énergie à distribuer.

Deuxième caractéristique: le coût reste encore élevé malgré les efforts qui ont été faits. L’électricité dans notre région coûte 24 cents de dollar américain le kilowattheure. Ça reste encore très élevé, c’est deux fois le prix de l’électricité en Europe, six fois le prix de l’électricité au Japon. A ce coût là, le développement économique et industriel est difficile, parce qu’avec un coût d’électricité élevé, il est difficile d’être compétitif. Il faut que nous arrivions à faire baisser progressivement le prix de l’électricité.

Si vous prenez également une troisième caractéristique: 3/4 de notre production d’électricité est essentiellement d’origine fossile, c’est-à-dire à partir du gaz et du pétrole. C’est une situation qu’il faut inverser, mais progressivement. Les énergies renouvelables, solaires, éoliennes contribuent à moins de 1%. Il faut une stratégie au niveau national pour inverser progressivement cette tendance, mais elle doit être coordonnée et harmonisée au niveau régional. Nous avons une agence des énergies renouvelables basée au Cap-Vert, qui joue un rôle très important notamment, celui de soutenir des stratégies et des politiques, harmoniser ces politiques pour qu’on augmente effectivement la production, qu’on aille plus vers le renouvelable de manière à faire baisser les prix.

La stratégie qui est mise en place, c’est d’essayer d’avoir un marché régional de l’électricité, c’est-à-dire un marché où les pays qui produisent peuvent vendre et ceux qui produisent moins peuvent acheter. Cela va permettre d’accroître les investissements. Si les opérateurs privés savent qu’en produisant cette production peut être achetée, pas seulement dans le pays où c’est généré, mais un peu partout, il y aura une incitation à augmenter la production. Nous avons notre système régional d’échange d’énergie qui est en cours de mise en place et qui va permettre d’avoir ce marché. Pour pouvoir le faire, il y a trois choses.

Premièrement, il faut augmenter les capacités. Et pour ça nous accompagnons plusieurs pays dans plusieurs projets que ce soit dans l’hydroélectricité, ou le renouvelable. Pour augmenter la production, il faut interconnecter les pays parce que pour avoir un marché d’échange, il faut que tous les pays puissent acheter et vendre, il faut qu’ils soient interconnectés. Il faut des lignes et aujourd’hui nous avons neuf pays déjà interconnectés à travers les différents programmes. D’ici la fin de l’année 2022, nous pensons que nous devrions avoir les 14 pays de la région Cédéao totalement interconnectés. Le Cap-Vert a une situation spécifique puisque c’est un archipel. Nous allons le faire à travers un câble sous-marin à haute tension, qui va permettre de relier le Cap-Vert aux autres pays de la Cédéao. Nous pourrons donc avoir ce marché de l’énergie, qui pourra être vraiment un élément clé et essentiel parce que ça permettra d’accroître la production, la disponibilité et de faire baisser les prix. C’est un élément important.

Trois Coups d’États en l’espace de trois ans au Mali, en Guinée et tout dernièrement au Burkina Faso. Comment avez-vous vécu cette période de crise régionale et comment en assurez-vous la gestion?

C’est vrai que nous avons eu ces coups d’État militaires, d’abord en août 2020 au Mali, ensuite en septembre en Guinée et puis en janvier 2022 au Burkina Faso. Mais il faut aussi rappeler que nous avons 15 pays membres dans la Cédéao. Il y a 12 pays qui ont des élections présidentielles, des élections législatives qui se font de manière démocratique. Tout récemment, nous avons eu des élections en Gambie, présidentielle et législatives; nous avons eu des élections démocratiques au Cap-Vert, présidentielle et législatives. En 2020, nous avons eu plusieurs élections, pratiquement six élections. Sur le plan politique, il faut rappeler cette situation: 12 pays où la situation est normale.

Pour revenir à ces trois cas, il faut aussi les mettre dans le contexte. Parce que notre région a connu et continue de subir une crise sécuritaire importante. Depuis 2010 et 2011, depuis la déstabilisation en Libye, notre région subit des attaques terroristes de manière continue, des attaques qui augmentent avec le temps. Cette situation d’insécurité crée évidemment à la longue une instabilité sociale, des tensions sociales qui se transforment parfois en tensions politiques. Si vous avez suivi ce qui s’est passé au Burkina Faso, vous avez vu qu’il y avait une situation sécuritaire extrêmement difficile. Nous avons insisté sur le fait que cette situation ne justifie pas le Coup d’État parce que les coups d’État militaires nous les avons connus dans le passé. Ce n’est pas une nouvelle expérience, ça existait dans les années 60 et 70.

Ces trois pays, bien avant la crise libyenne, ont eu des coups d’Etat et continuent d’en avoir. Comment l’expliquer ?

Ces crises sécuritaires continuent, elles n’ont pas disparu. La Guinée est un cas à part mais au Mali, au Burkina Faso, il y a une crise sécuritaire. La situation sécuritaire ne justifie pas les coups d’État parce que les coups d’État ne sont pas la solution. On le voit bien, dans les pays où il y a eu un coup d’État, la question sécuritaire n’est pas réglée, d’ailleurs elle continue à s’empirer. La situation sociale n’est pas réglée et la crise humanitaire est toujours là. Ce n’est pas la solution. Je crois qu’il faut clarifier cela. Nous pensons que ça complique davantage la résolution des problèmes. L’expérience est là, nous le voyons. Au niveau de la Cédéao, nous avons, avec l’Union africaine, insisté pour qu’au niveau des Nations unies il y ait vraiment des efforts pour régler la crise libyenne, parce que l’instabilité en Libye est un facteur de déstabilisation en matière sécuritaire. Il faut aussi renforcer le dialogue dans les différents pays parce que tous les pays vivent des situations difficiles à un moment donné. C’est à travers un dialogue, un processus participatif et inclusif qu’on arrive à régler ces questions, et non à travers des coups de forces militaires qui ne règlent pratiquement rien. Oui! il y a eu des crises dans d’autres pays par le passé, mais c’est à travers des processus inclusifs de dialogue qu’on a réussi à régler ces solutions. Il faut recentrer les choses et revenir à une norme démocratique avec des pouvoirs qui soient légitimes, issus du peuple et pas des armes; que le dialogue interne dans ces différents pays soit une réalité pour faire face aux problèmes qui sont posés et apporter des solutions.

Il y a eu plus de sanctions au Mali que dans les autres pays qui ont connus également des coups d’Etats

Les sanctions font partie du dispositif, ce sont des éléments de nos différents protocoles. Elles ont été appliquées par le passé dans plusieurs pays. En Côte d’Ivoire, pendant la crise, des sanctions ont été appliquées. Pendant la crise gambienne en 2016-2017, il y a eu des sanctions qui ont été appliquées. En Gambie, nous avons même mis en action la force en attente, nous sommes allés loin.

Dans le cas du Mali, nous avions eu un accord et il n’a pas été respecté. Malgré plusieurs appels à respecter ces accords, cela n’a pas été le cas. Le contexte est différent.Si vous prenez les deux autres pays, dans le cas du Burkina, il y a eu des sanctions administratives qui ont été immédiatement appliquées, notamment la suspension du pays. Nous avons demandé, au niveau de la Cédéao, qu’il y ait un calendrier plus raisonnable que les 36 mois annoncés. Nous sommes actuellement en discussion avec les autorités burkinabè pour essayer de trouver une solution.Dans le cas de la Guinée, c’est la même chose. Dès le Coup d’État, il y a eu des sanctions, notamment la suspension du pays des instances de la Cédéao. Il y a eu des sanctions individuelles contre les membres du CNRD à la base du Coup d’État dont les gels des avoirs, l’interdiction de voyager, entre autres. Nous sommes en discussion sur la question de la durée de la transition.

Les sanctions sont progressives, elles viennent toujours à la fin d’un processus de dialogue. On épuise d’abord toutes les possibilités à travers des missions, un dialogue continu et permanent avec les autorités. C’est vraiment une action de dernier recours, nous essayons d’abord de trouver une solution. Les sanctions sont prises lorsque de l’autre côté nous ne voyons pas un engagement politique fort à aller dans le sens des règles, parce que notre protocole sur la démocratie et la bonne gouvernance est très clair, les changements non constitutionnels ne sont pas acceptés. Il le dit clairement. Il dit également que l’armée est républicaine, qu’elle ne peut pas faire irruption sur le champ politique avec des armes. Le protocole est très clair là-dessus. Et à chaque fois que c’est le cas, nous devons appliquer les dispositions du protocole. 

Au Mali, nous n’avons jamais rompu le dialogue. Même pendant les sanctions, nous avons continué à dialoguer. Nous avons eu des échanges, le médiateur a effectué des missions, c’est ce qui a permis de rapprocher les positions puisqu’aujourd’hui les autorités de la transition parlent de 24 mois, la Cédéao dit qu’il faut qu’elle se situe dans un délai de 12 à 16 mois. Les discussions se poursuivent et je crois que c’est ce qui est important. Tout ce qui peut être fait pour aider à trouver une solution, je pense qu’il faut absolument le faire, le soutenir et l’encourager pour qu’on arrive à trouver une solution. Ce n’est dans l’intérêt de personne de maintenir les sanctions: ni du pays, dans ce cas le Mali, ni de la communauté. Comme dans le passé, quand on met des sanctions, on essaie de trouver une solution et quand les solutions ont lieu, on enlève les sanctions et la situation se normalise. C’est dans ce processus que nous sommes.

Les délais de transition en Guinée ont été fixés à trois ans et trois mois. Comment accueillez-vous ce délai ? Est-ce que vous pensez que c’est faisable

Les meilleures transitions sont les transitions les plus courtes possibles. Une transition issue d’un Coup d’État militaire n’est pas un mandat électif. Dans notre région, nous avons des chefs d’États qui sont élus pour cinq ans, il y en a qui sont élus pour quatre ans. Un Coup d’État militaire avec une transition qui s’apparente à un mandat électif, ça pose problème. Une transition, ce n’est pas pour faire toutes les réformes, il s’agit pour une transition de faire en sorte qu’on ait des élections crédibles et acceptées par toutes les parties, pour qu’il y ait le consensus et la paix. C’est l’objectif principal d’une transition. Une transition n’a pas de légitimité pour faire des réformes qui doivent être faites par un gouvernement issu du peuple. Une transition militaire, c’est la volonté de certains militaires de prendre des armes et de venir s’imposer, elle n’a pas la légitimité de faire des réformes. Une transition doit créer les conditions pour assurer des élections qui soient acceptées par toutes les parties, qui soient crédibles et transparentes, qui soient des réformes minimales pour cet objectif. 

On a vu des pays avec des transitions qui ont duré un an, 12 mois, 14 mois, et qui ont mis le pays sur une trajectoire de stabilité démocratique qui continue jusqu’à ce jour. Ça dure depuis des décennies. Mais une transition qui vient et veut faire un mandat comme un gouvernement élu, ça pose problème à l’Union africaine, aux Nations Unies. Tous les appels c’est qu’il faut faire les élections le plus rapidement possible. Aujourd’hui, dans le contexte où nous sommes avec une transition militaire, c’est difficile de faire des progrès sur le plan économique et social. Dès qu’il y a un coup d’Etat militaire dans une transition qui n’est pas légitime, le soutien des partenaires, notamment régionaux et internationaux, se réduit. Or nous sommes tous des pays en processus de développement et il faut pouvoir bénéficier de l’appui des uns et des autres pour pouvoir atteindre les objectifs. N’oublions pas que l’objectif primordial c’est l’amélioration des conditions du peuple, en matière économique, d’emploi, de revenu. Une transition militaire qui reste comme un gouvernement élu ne peut pas atteindre ces objectifs.

Monsieur Jean Claude Kassi Brou, un des piliers du programme de la Cédéao était la mise en place d’une monnaie commune et unique qui est l’Éco. Où en est ce projet de la communauté?

Le programme de la monnaie unique, ce qu’on appelle le programme monétaire régional pour monnaie unique, est un projet lancé en 1983. La Cédéao a été créée en 1975 mais déjà en 1983 on parlait d’une convergence monétaire. C’est pourquoi on a créé la MAO qui est basée à Freetown et dont le rôle était justement d’arriver à une chambre de compensation pour que les différentes monnaies nationales puissent s’échanger progressivement. On aurait après muté à une convertibilité limitée puis une monnaie unique. Le processus a été accéléré, on a décidé plus tard qu’il fallait aller à la monnaie unique. En 2018, le processus a encore été accéléré à Accra. Il y a eu beaucoup de progrès. La création d’une monnaie unique est un processus long par définition, ça prend du temps. Il faut noter les avancées. Il y a des avancées importantes qui ont été faites. Premièrement: nous nous sommes mis d’accord pour le système de change, c’est très important. Nous avons dans la zone Cédéao deux types: des pays qui ont des régimes fixes de change – les pays de l’Uemoa – et les autres, des pays qui ont des régimes plus ou moins flexibles. Pendant longtemps, il y a eu beaucoup de discussions pour savoir lequel de ces systèmes devait être le choix de la monnaie unique. Il y a eu de nombreux échanges, des discussions techniques et finalement il y a eu un accord sur ce point.

C’est une avancée majeure, c’était l’un des points clés. Nous nous sommes mis d’accord sur le mécanisme de change qui devrait régir la monnaie unique de la Cédéao. Ensuite, nous nous sommes mis d’accord sur le type de système de banque centrale que nous allons avoir. Nous avons deux grands systèmes: un système de banque centrale centralisé et unique, et puis d’autres qui sont des banques nationales. Quel va être le modèle de banque centrale pour la monnaie unique de la Cédéao ? Cela a été adopté. C’est le système de banque centrale qui a été décidé. Ce sont des avancées majeures. Nous avons également fait le choix du nom de la monnaie, c’est l’Eco; le signe de la monnaie. Nous nous sommes mis d’accord sur le nom de la future banque centrale, la banque centrale de l’Afrique de l’Ouest.

Il y a eu véritablement des avancées majeures. Nous avons mis en place un programme de coopération monétaire en matière de convergence parce que c’est la base. Il y a quatre grands critères de convergence. Il faut que tous les pays convergent pour avoir la monnaie unique. Nous avions fait beaucoup de progrès jusqu’à la crise de la Covid. En février 2020, lorsque la Covid a fait irruption, comme pratiquement dans tous les pays du monde, les agrégats macroéconomiques et les finances publiques ont été déstabilisés: hausse des dépenses, baisses des recettes à cause de la baisse de l’activité économique. Les États membres de la Cédéao ont décidé de suspendre le pacte de convergence, parce c’était un choc extérieur fort, comme c’est prévu dans les textes. En 2020 et 2021, ils ont dit: “à cause de l’impact économique de la Covid, nous allons suspendre le pacte de convergence”. Un nouveau pacte a été mis en place en 2022, qui prévoit les années 2022 à 2026 pour la période de convergence; et puis en 2027 comme période de stabilité pour la création de la monnaie. Il y a eu beaucoup de progrès, malheureusement l’impact de la Covid-19 a freiné le processus. Nous sommes en train de reprendre cette dynamique, avec le nouveau pacte de convergence qui a été mis en place.

Monsieur le président, vous êtes en fin de mandat, quel message pouvez-vous donner à nos chers téléspectateurs sur votre bilan ?

Comme je l’ai indiqué au départ, au cours de ces quatre années, la région a eu deux chocs. Le choc de la sécurité, qui a créé de nombreuses difficultés. Si vous prenez les attaques terroristes, en 2018 nous étions autour de 260 attaques terroristes, mais aujourd’hui on a près de 1700 attaques. Ces attaques ont été multipliées par plus de six, le nombre de décès a malheureusement augmenté. En 2021, nous étions à près de 4000 décès dus à ces attaques terroristes. Ces attaques ont un impact très fort sur les dépenses des États. Certains pays consacrent beaucoup de ressources pour faire face à cette situation sécuritaire.

Et puis il y a eu la crise de Covid-19, qui a également affecté nos économies. 

J’ajouterais une situation qui perdure: c’est l’impact des changements climatiques dont la désertification. Notre région a  été affectée par ces phénomènes pendant cette période. Mais sur le plan économique il y a de la résilience. Avant la Covid, la région avait une croissance qui tournait autour de 3,5% en moyenne, pratiquement au-dessus de la moyenne du continent. En 2020, avec la Covid, nous avons connu comme la plupart des pays du continent une récession, mais qui était très faible, à peine 1%. Nous avons eu une meilleure performance que le continent de manière générale. Après la Covid, donc 2021, nous nous attendons à une reprise de 4%, au-dessus de la moyenne. Il y a une résilience très forte, et c’est un aspect positif. Nos programmes continuent. Nous mettons beaucoup l’accent sur les questions politiques mais nous avons aussi plusieurs programmes économiques.

La sécurité est évidemment une préoccupation majeure. Nous avons, au niveau de la Cédéao, un vaste programme régional de lutte contre le terrorisme. Nous travaillons avec tous les pays. C’est un programme qui accompagne les programmes nationaux que chaque pays a mis en place. Pour lutter efficacement contre le terrorisme, il faut une approche globale. Les terroristes ne connaissent pas de frontières nationales. A côté des programmes nationaux, si vous n’avez pas une stratégie régionale ça ne peut pas marcher, l’exemple avec les attaques dans la zone des trois frontières. Il y a une stratégie régionale qui a été mise en place et qui est en train d’être déployée. Elle met l’accent sur la formation, sur le partage des informations. La lutte contre le terrorisme impose une stratégie de partage des renseignements. C’est une guerre asymétrique, c’est extrêmement important. Il faut aussi le déploiement de matériels adaptés, d’équipements qui puissent permettre de lutter contre le terrorisme. C’est un volet important de notre stratégie que nous mettons en œuvre au niveau de la Cédéao, pour accompagner les différents pays.

Au-delà de l’énergie, de l’agriculture, je mentionnerais le secteur de l’industrie.  Nous œuvrons beaucoup au niveau régional dans l’harmonisation des normes pour faciliter les investissements industriels. Nous devons accroître la part du secteur industriel dans nos productions intérieures brutes parce que nous devons valoriser nos produits. L’une des conditions, c’est la normalisation, l’harmonisation des règles. Nous avons adopté un code d’investissement régional, un  code minier régional, un code pétrolier régional, c’est essentiel dans les infrastructures.

Nous avons parlé de l’énergie mais il y a aussi les infrastructures de transport. Nous avons notre projet majeur, de développer une autoroute de Lagos jusqu’à Dakar. La première phase de cette autoroute, c’est le tronçon Lagos – Abidjan, à peu près 100 kilomètres. Un corridor excellemment important, parce que sur ce corridor Abidjan – Lagos, vous avez près de 65% du commerce de la Cédéao, c’est important. C’est un projet qui est très avancé. Les études sont quasiment terminées, avec le financement de la Banque africaine de développement et l’Union européenne. Je les remercie pour leur soutien. Nous l’avons présenté au programme d’investissement de la Banque africaine de développement, où nous avons parlé avec tous les investisseurs et les financiers. C’est un projet qui va avoir un grand impact, ça va être un corridor de développement. Ce n’est pas seulement une autoroute, Il va y avoir de nombreux commerces autour de cette grande voie. Elle sera gérée de manière extranationale, puisque les cinq pays du corridor ont signé un traité pour déléguer la gestion à une autorité supranationale. On parle d’un investissement de 15 milliards d’euros, ça va créer une dynamique nouvelle. Nous avons démarré les études pour la deuxième tranche c’est-à-dire d’Abidjan jusqu’à Dakar. Pour la liaison Dakar-Praia, c’est une liaison maritime qui permettra de faire la connexion entre le Cap-Vert et Dakar.

Nous avons aussi plusieurs activités au niveau de la santé. Nous avons un grand programme de santé qui a été développé. Avec la Covid, nous avons harmonisé notre stratégie d’approche. Tout a été fait en coordination avec tous les 15 pays, avec les ministres de la santé, les ministres du Commerce et les ministres des Transports. Nous avons également soutenu les pays membres avec la distribution de kits de tests et les produits de protection. Nous avons soutenu la création et le développement des laboratoires. Avant la Covid-19, il n’y avait que deux laboratoires qui pouvaient faire ces tests dans la région. Aujourd’hui on a atteint près de 200 laboratoires. Nous travaillons avec les pays pour faire en sorte que dans notre région nous ayons une capacité de production des vaccins. C’est extrêmement important et c’est une des leçons qu’on a tiré de la crise de la Covid.

Nous sommes une zone de libre échange, c’est-à-dire un marché unique, où nous avons la libre circulation des biens et des personnes. Pour que ce soit effectivement une réalité concrète, il faut harmoniser les diplômes. Par exemple, si je suis formé comme médecin au Sénégal, dans ce grand marché, je dois pouvoir effectivement, au Nigeria, au Bénin, avec mon diplôme de docteur en médecine, avoir des équivalences pour me retrouver dans ces pays. Il faut que les facteurs de production circulent librement. Nous avons notre programme d’harmonisation qui a démarré, nous travaillons avec les centres universitaires pour harmoniser les curricula et arriver à une harmonisation des diplômes.

Au niveau social, nous avons également des interventions que nous faisons pour soutenir les pays dans les domaines des inondations, de la sécheresse; des programmes pour soutenir les femmes, à travers notre centre du genre qui est basé à Dakar et qui intervient dans plusieurs domaines pour accompagner les femmes. Il intervient dans la lutte contre les violences faites aux femmes, aux jeunes filles et aux enfants en particulier.

Au niveau des télécommunications, nous venons de faire adopter une stratégie de lutte contre la cybercriminalité. Ce sont des éléments clés. On ne peut pas uniquement lutter au niveau national, il faut une stratégie globale. Je pense qu’il y a eu beaucoup de travail fait dans ce domaine.

Parlant de projets, il y a également le volet digital et entrepreneurial que vous avez déployé au sein de la sous-région. Pouvez-vous revenir sur ces projets?

La digitalisation est un secteur en vogue, c’est un secteur incontournable, rien ne se fait aujourd’hui sans digitalisation. La région ne peut pas être en reste. Dans chaque pays, il y a des stratégies qui sont mises en place pour soutenir la digitalisation. Au niveau de la Cédéao, nous travaillons avec les pays et nous mettons l’accent sur un aspect qui est important. Puisque chaque pays travaille à mettre en place un cadre qui permet le développement de la digitalisation, il faut que ce soit harmonisé. Si ces différents cadres en place dans chaque pays ne sont pas harmonisés, alors que nous avons un marché commun, il y aura des difficultés. Nous avons harmonisé, avec les différents pays, les stratégies de lutte contre la cybercriminalité et pour la cybersécurité.

La digitalisation est devenue aujourd’hui un facteur pour accroître l’emploi de manière exponentielle, il y a de nouveaux métiers qui se développent, des métiers qui viennent renforcer des métiers traditionnels dans différents secteurs; que ce soit dans le secteur agricole, le secteur industriel, énergétique. Au-delà des métiers classiques qu’on connaît, la digitalisation permet d’accroître l’emploi de manière exponentielle. Il faut que nous arrivions à accélérer ce processus et cette dynamique pour accroître l’emploi. L’intégration économique vise justement à accroître l’emploi. Nous avons une population jeune et il faut créer des emplois, il faut donner la perspective à tous ces jeunes à travers une formation adéquate et des conditions de pouvoir trouver un emploi sur un marché qui évolue rapidement.

Nous soutenons tous les jeunes à travers notre mécanisme de soutien aux startups. Il y a de nombreux jeunes dans notre région qui sont très brillants et qui créent des entreprises, celles qu’on appelle communément an anglais “startups”. Nous avons au niveau de la Cédéao un programme pour soutenir ces startups. Nous avons fait une grande réunion il y a quelques mois à Niamey où certaines startups ont été primées. Nous essayons de les soutenir pour qu’elles puissent aller sur le marché, développer et multiplier l’emploi. C’est une forme d’auto-emploi. En soutenant les femmes dans le secteur agricole ainsi que dans le secteur industriel, tout cela est important pour développer l’emploi. Il est important que l’on donne de l’espoir à tous ces jeunes qui viennent sur le marché et souhaitent contribuer. C’est tout ce qu’ils demandent. Ils souhaitent avoir des perspectives futures. Il faut qu’on leur donne la formation adéquate, pour leur permettre de jouer ce rôle important.

Nous venons également d’adopter une nouvelle vision. La vision initiale a pris fin en 2020. En 2021, nous avons adopté une nouvelle vision qu’on appelle la Vision 2050 et qui projette notre vision pour les 25 – 30 prochaines années. Nous avons préparé cette vision pendant plusieurs années, avec une très large consultation. Nous avons consulté les ONG, les chefs traditionnels, les chefs religieux, les organisations de jeunes, les organisations de femmes, les élus, afin de récolter leurs perceptions de la Cédéao et ce qu’ils souhaitent. C’est cette convergence qui provient de ces différentes parties qui se retrouve dans la nouvelle vision 2050 qui vient d’être adoptée et qui sera progressivement déployée au cours des prochaines années.

Dans l’ensemble, il y a certes des défis, mais ce n’est pas la première fois que nous avons des défis dans la Cédéao. Je crois que ce qui est important c’est de maintenir ce qui fait la Cédéao, la solidarité. C’est une zone de convergence, où les différents pays acceptent de travailler ensemble, de rechercher chaque fois un consensus pour faire face aux différents sujets qui se posent. Aujourd’hui par exemple c’est la sécheresse, le climat. Il y a une convergence régionale, les pays adoptent une position commune. A travers cette solidarité qui forme la communauté, où tout est discuté et échangé pour trouver des consensus, la communauté avance. C’est aussi ce qui permet aux citoyens de se retrouver quand on est d’un pays, de se considérer comme un citoyen de la Cédéao. Je peux me lever et prendre l’avion sans visa, aller dans un autre pays passer le temps qu’il faut pour des affaires et rentrer sans être obligé de demander une autorisation. Dans d’autres régions du continent, ce n’est pas le cas. C’était l’esprit des pères fondateurs, quand ils ont créé la Cédéao en 1975. C’est cet esprit de solidarité, de partage, de cohésion et de participation qu’il faut préserver et développer.

Encore une fois, on a vu des crises dans tel ou tel pays. Aujourd’hui c’est le Mali, la Guinée, le Burkina. Hier c’était la Côte d’Ivoire, le Nigéria, le Niger. Il y a toujours eu des crises. Dans notre région, il y a que deux pays qui n’ont jamais connu de coups d’Etat: le Sénégal et le Cap-Vert. Tous les autres pays, à un moment donné de leur histoire, ont connu des coups d’État. Ce qui est important, une fois que le coup d’Etat intervient, c’est de voir comment les autres pays s’organisent pour aider le pays à sortir de cette situation. Tous les autres pays qui ont connu cette situation ont retrouvé leur place dans la communauté. Ils aident les autres pays à s’en sortir.. 

La Cédéao est une grande famille qui a une longue histoire, une longue tradition. Je reste convaincu que cette solidarité nous permettra de faire face aux crises que nous connaissons. Je pense que ce sont des choses pour lesquelles des solutions vont être trouvées. Bientôt tout cela sera derrière nous, pour pouvoir poursuivre notre marche en avant.

Les autres aspects que nous avons évoqués sont encore plus importants. Il s’agit du développement économique, du développement social, du développement humain. Ce sont les citoyens et citoyennes de la Cédéao qui doivent être l’objectif final. Il faut améliorer leur bien-être. Mais pour ce faire, on a besoin de paix, de stabilité, de conditions pour que les citoyens et citoyennes puissent se réaliser chacune et chacun en fonction de ses souhaits, de ses talents et de son potentiel. C’est l’important.

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