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Décryptage : Abebe Aemro SELASSIE, directeur du département Afrique du Fonds monétaire international

Changement climatique, pandémie de covid-19 et maintenant la guerre en Ukraine, l’Afrique subit divers chocs qui accentuent l’inflation en limitant la marge de manœuvre du continent pour relancer son économie. Le Fonds monétaire international, dans le rapport des Perspectives économiques en Afrique d’avril 2022, annonce qu’il réévaluera les perspectives de croissance de 143 économies. Pour nous édifier sur les prévisions économiques africaines pour 2022, nous accueillons M. Abebe Aemro Sélassié, Directeur du Département Afrique du Fonds Monétaire International.

1- L’économie de l’Afrique subsaharienne était en hausse au cours du second semestre 2021 avec une croissance moyenne inattendue de 4,5 %, mais ce progrès a été compromis en 2022. Quelles sont les véritables perspectives du FMI pour la région de l’Afrique subsaharienne ?

A l’échelle régionale globalement, nous prévoyons un ralentissement de la croissance de 4,5% l’année dernière à 3,8% en 2022, une légère embellie à de près de 4% dès l’année suivante. Les tensions résultant de la hausse du coût des denrées expliquent cette situation. Il s’agit particulièrement du prix des denrées alimentaires, du carburant, que de nombreux pays africains importent en grande quantité. Au-delà de ces chiffres, il faut savoir que cette guerre va créer d’importants bouleversements dans notre région. On va faire face à l’augmentation du coût de la vie dans plusieurs pays à travers le continent. Dans nos pays, une grande partie de nos revenus est destinée à l’achat de la nourriture, donc, la soudaine cherté du prix des aliments va forcément nous contraindre à resserrer la bourse. Nous vivons dans une région où l’insécurité alimentaire est très ressentie et ce conflit va aggraver ce fléau. Même dans des pays qui n’importent pas directement du blé de la Russie et d’Ukraine, ce qu’on remarque, c’est un effet en cascade sur le prix d’autres céréales mais aussi des denrées comme les huiles de cuisson, et d’autres denrées essentielles pour les populations. Il ne faudrait pas non plus ignorer l’effet sur le coût des engrais dont ces pays sont les principaux fournisseurs de l’Afrique.    

2- Les effets économiques et sociaux de la guerre en Ukraine ont déclenché un choc économique mondial qui frappe l’Afrique de diverses manières; plus particulièrement, la flambée des prix du pétrole et des denrées alimentaires qui ont accru les préoccupations en matière de sécurité alimentaire dans de nombreux pays. Comment pensez-vous que le FMI pourrait aider les pays africains à remédier à cette situation et aider à contenir l’impact de cette situation sur les segments les plus vulnérables de la population, en particulier dans les zones non urbaines ?

Le Fonds monétaire international répond à toutes les sollicitations des pays en crise. Nous apportons des financements aux pays qui en ont besoin. Nous accompagnons également les États à travers des conseils sur les politiques à mettre en place pour surmonter cette crise que les pays traversent. Autre aspect, et pas des moindres, nous plaidons également dans les foras internationaux, en faveur des efforts concertés pour soutenir l’Afrique. Nous essayons de sensibiliser l’économie mondiale sur le fait que nos pays subissent réellement l’onde de choc de la guerre, même si les combats se déroulent en Ukraine. Nous voulons qu’en élaborant un plan de réponse à cette crise, l’économie mondiale en tienne compte. Évidemment, nous continuons de tenir des discussions et l’engagement que nous avons déjà démontré dans le contexte des Assemblées du Printemps est véritablement axé sur les solutions à apporter à nos pays par le Fonds monétaire international et la Communauté internationale pour tenir face à la crise.

3- Le Fonds monétaire international prévoit de revoir à la baisse les perspectives de croissance de 143 économies cette année tout en assurant que les indicateurs resteront positifs. A l’échelle de l’Afrique, après avoir fait face à l’impact social et économique de la pandémie de Covid-19, au changement climatique et aux risques sécuritaires au Sahel. A quoi faut-il s’attendre ?

La politique de riposte et le travail que nous menons sont adaptés à chaque pays. Nous prenons ainsi en considération chacun des défis auxquels ils souhaitent apporter des solutions autant que possible. Le pan important de cette démarche est que nous identifions les secteurs qui à court terme sont les plus fragiles face à la crise, et nous nous employons à limiter l’impact sur les foyers vulnérables. A moyen et à long terme, les pays doivent déterminer quelles sont leurs capacités à développer de la résilience face à ce type de chocs. Je peux citer par exemple un plan de la Banque Africaine de Développement pour l’accroissement de la production locale de blé par des pays. Des plans comme celui-là méritent d’être vulgarisés. Pour ce qui est de l’accès aux engrais, nous avons vu plusieurs pays se réunir pour créer des unités de production d’engrais. Nous avons la matière première pour le faire ici, nous devons exploiter cette piste de solution. Au Fonds monétaire international, nous nous concentrons sur des mesures capables d’assurer la stabilité macroéconomique des pays, mais aussi, à long terme, nous encourageons les pays à lever de plus en plus de revenus à l’échelle locale, afin qu’ils disposent de ressources nécessaires pour la sécurité sociale et le développement.

4- La plupart des banques centrales en Afrique sont confrontées à un arbitrage difficile entre la maîtrise de l’inflation et le soutien à la croissance. Quel mécanisme allez-vous mettre en œuvre dans le contexte africain pour retrouver ou maintenir un équilibre ?

Les banques centrales sont prises au milieu de ces tensions où d’un côté, des mesures monétaires de plus en plus restrictives seront prises à contre-coeur et d’un autre côté, les perspectives de croissance seront faibles. Les banques centrales sont dans une situation très délicate. Je pense que la meilleure réaction de ces institutions financières serait d’être très vigilantes. Si des signes de progression de la tendance inflationniste persistent et que les attentes sont menacées, elles devront procéder à des restrictions. Mais si l’inflation et la situation actuelle sont juste temporaires, elles pourraient assouplir leurs mesures de politiques monétaires. Pourquoi recommandons-nous des restrictions? C’est surtout parce que nous pensons qu’à terme, l’inflation sera très problématique pour les foyers les plus pauvres. Un taux d’inflation élevé aura toujours pour conséquence, l’érosion des revenus de ces foyers là. Cela les rend vulnérables face aux variations de courbes des indicateurs économiques parce que leur capacité à y faire face est limitée. Cependant, il faut relever que la hausse du taux d’inflation est  inévitable ici, mais ailleurs aussi.

5- Compte tenu des immenses besoins financiers auxquels les pays africains sont confrontés, que recommandez-vous pour mieux structurer les priorités d’investissement afin de faire face à l’impact économique sans aggraver les vulnérabilités de la dette ?

Cette problématique doit être abordée sur la base des spécificités de chaque pays. Nous avons beaucoup parlé de tous les effets négatifs de la hausse des prix des hydrocarbures et des aliments à court terme. Mais n’oublions pas que nous avons aussi au moins huit grands pays exportateurs de pétrole qui vont bénéficier de la flambée des cours de cette matière première dans un proche avenir. Dans les prochains mois, ils vont bénéficier d’une hausse de leurs revenus pétroliers.  Ces pays doivent utiliser cette amélioration de leurs ressources avec intelligence, continuer de diversifier leurs économies pour  réduire leur dépendance au-tout pétrole. Les défis auxquels sont confrontés ces pays sont différents de ceux des autres pays. Nous avons justement, ces autres pays qui sont plus atteints. Dans ces pays, il faudra trouver un équilibre entre ajustement et financement. Ils pourront compter sur des subventions ou des prêts concessionnels. Ailleurs, on a des pays dont les marchés financiers disposent d’une importante réserve de liquidités ou sont capables de toucher des marchés plus intéressants. Ceux-là peuvent profiter d’un impact modéré de la crise sur leurs économies à court terme. Cependant, ils doivent veiller à maintenir le flot de leurs revenus, afin de retrouver un régime fiscal durable à moyen terme. 

6- En Afrique, au-delà de la pandémie et des tensions géopolitiques actuelles, la création d’emplois et la réalisation des objectifs de développement durable nécessitent des politiques fortes, inclusives et durables. Dites-nous quel type d’action politique décisive est nécessaire pour que la région construise une véritable diversification économique, libère le potentiel du secteur privé et relève les défis posés par le changement climatique ?

Avant même la pandémie de covid-19, l’atteinte des Objectifs de Développement Durable était difficile. Toutefois, les pays faisaient des avancées notables dans ce sens. Par ailleurs, nous avons le défi du changement climatique qui touche plus nos pays du fait que nous n’ayons pas les moyens de financer les besoins d’adaptation dans notre continent. Les chocs multiples et divers qui ont affecté les économies durant ces deux dernières années sont vraiment compliquées parce qu’ils nous éloignent de notre agenda à moyen et long terme, notamment la création de 20 millions d’emplois par an en Afrique Subsaharienne pour renforcer la force ouvrière, agir contre le changement climatique et avancer dans nos objectifs de développement. Aussi, je dois relever que nos pays ont fait preuve d’une énorme capacité de résilience et j’en suis fier. De plus, de nombreuses innovations ont été réalisées et cette tendance se poursuit à travers le continent.

7- Le changement climatique pose des défis extrêmes pour l’Afrique compte tenu de son exposition aux catastrophes liées au climat et de sa dépendance à l’agriculture pluviale. Sur la question des droits de tirage spéciaux que les pays africains jugent insuffisants pour financer la résilience au changement climatique, le Fonds monétaire international envisage-t-il de nouveaux dispositifs de soutien pour aider la région à financer le coût de l’adaptation, saisir l’opportunité offerte par la transition verte et assurer un accès abordable à l’énergie ?

Durant les deux dernières années, le Fonds Monétaire International a engagé des démarches radicales pour soutenir l’Afrique, principalement dans le but de lutter contre le changement climatique. L’une des initiatives les plus passionnantes que nous implémentons en ce moment est la création d’un accord fiduciaire sur la résilience et le développement durable. Cet instrument vient juste d’être adopté et nous espérons qu’il devienne opérationnel dans les prochains mois. Il est conçu pour s’adapter aux défis particuliers des pays confrontés aux effets du changement climatique grâce à l’apport de financements peu coûteux et à long terme.  Nous allons par ce canal, pratiquer les échéances les plus longues jamais mises sur pied dans l’histoire de la finance. Nous avons déjà mis sur pied de nombreux programmes et nous allons en faire davantage dans ce domaine en particulier, des conseils sur les politiques environnementales, en passant par les financements mais aussi en créant une synergie d’actions avec d’autres institutions. Et nous en sommes infiniment fiers. En outre, les nombreux financements que nous avons accordés au cours des deux dernières années en Afrique subsaharienne et au-delà, s’élèvent à environ 50 milliards de dollars, qui ont créé de nouvelles niches pour l’innovation dans nos pays. Ce volume de financements est nettement le plus élevé accordé jusqu’ici, pour atténuer les effets des crises que nos pays ont subi. C’est une réelle fierté pour moi.

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